29/04/2004

Dans quel Etat j'erre !


Les élections régionales passées, le grand écart pratiqué par le gouvernement s’accentue. Face au maniement brutal, bien que modeste, de la hache budgétaire par Sarko, l’orientation « sociale » (entendez : plus de contraintes et de charges pour tous) est renforcée.
Au sein de l’UMP, la grogne monte. Les militants gaullistes sont désemparés, les centristes doutent et les libéraux se font de plus en plus entendre. Ils ne sont toutefois qu’entendus, certainement pas écoutés. Mais après tout, les libéraux de gauche n'ont même pas cette chance.

Tout le monde reconnaît intuitivement que notre modèle d’Etat providence est condamné. Mais personne n’ose remettre en question pour autant ce dinosaure moribond. A la simple idée d’une petite réforme, le pays tremble sous les bottes de nos milices syndicales, alors si on doit parler de l’Etat…
En fait, la culture politique des Français n’a jamais été bonne par absence totale de débat en philosophie politique. Et ce, d’autant plus que les fondations politiques de notre pays ont été posées de façon autoritaire et non discutée :

1) La fondation de l’Etat, son extrême centralisation et enfin ses rapports avec les individus n’ont jamais clairement fait l’objet de débats publics réguliers, ni lors de sa création, ni depuis lors. Si la révolution Française a permis à petite caste de la haute bourgeoisie parisienne d’élaborer des principes généraux humanistes, la Terreur a vite stoppé ce processus parisien qui finit enterré par l’autoritarisme, certes visionnaire, mais fermé de Napoléon. Ponctuellement seulement, certains évènements historiques ont offert l’occasion de polémiques, hélas brèves et stériles.
Les Américains, pour contre-exemple, ont commencé à se poser collectivement ces questions de philosophie politique dans les années 1770, lorsque l’Angleterre a commencé à imposer des taxes et réglementations contraignantes aux colonisateurs qui avaient vécu plus d’un siècle et demi de tranquille autonomie, d’anarchie librement ordonnée. La révolution de 1776 passée, les Etats continuèrent dix ans à consacrer leur énergie à la réflexion, aussi bien populaire que dans le cénacle fermé des représentants élus, pour enfin élaborer un texte de constitution qui emporte la quasi-unanimité. Les relations entre individus, Etats et l’autorité Fédérale furent intensément réfléchie et débattues par tous les citoyens reconnus de l’époque (essentiellement masculins, surtout dans les Etats du sud moins ouverts aux droits des femmes, et blancs). Une fois mise en place, ses ambiguïtés et travers furent progressivement corrigés par des amendements mûris à nouveau par le débat public. Encore aujourd’hui, après des décennies de forte croissance de l’Etat et des dérives qui en résultèrent, le public alimente toujours un vif débat sur les fondements de l’Etat Fédéral et sur les libertés individuelles.
Bref, voilà un peuple profondément imprégné de culture politique et de sens de la responsabilité individuelle. Le débat sur les libertés fondamentales y est permanent et il repose sur des textes précis et sans ambiguïtés, contrairement à notre Déclaration des Droits de l’Homme qui place la collectivité sur le même plan que l’individu (d’où la notion ahurissante de « liberté collective » de nos néo-marxistes).

2) Notre modèle d’ Etat, né sous le Consulat, visait à concentrer tous les pouvoirs dans les mains du premier consul Bonaparte. Pour ce faire, il fonda les grands corps d’Etat, une haute administration qui devait alimenter une nouvelle aristocratie soumise d’Etat, des chambres parlementaires affaiblies, principalement honorifiques. Bref dès l’origine, le pouvoir politique put s’appuyer sur une administration lourde, omniprésente au service du pouvoir central autoritaire. L’Empire, les monarchies et Républiques n’eurent jamais l’audace de revoir ces fondements. L’un des rares dirigeants libéraux, Napoléon III, n’eut jamais un pouvoir suffisant pour radicalement faire évoluer le système. Car le pouvoir, quelle qu’en fut la forme, n’eut jamais suffisamment de force pour modifier autrement que superficiellement notre lourd appareil d’Etat institutionnalisé. Aujourd’hui, nous vivons encore avec de vénérables organisations créées au lendemain de la seconde guerre mondiale dans une perspective traditionnelle de domination par un Etat centralisé ; celles-ci ne sont venues que s’accumuler avec les structures plus anciennes déjà fossilisées.
Le pire, c’est qu’une sorte de fierté nationale nous aveugle et nous soumet, sur le plan culturel et moral, aux dogmes politiques érigés bien avant la révolution industrielle et jamais remis en question.

Avant d’entamer des réformes dans différents secteurs, ne nous faudrait-il pas commencer par une réflexion ouverte sur l’Etat ? Ses missions, sa structure, son poids, ses limites et ses contre-pouvoirs doivent être enfin abordés publiquement. La mondialisation accélère le délitement de l’ancien régime dans lequel nous vivons encore, de plus en plus inadapté au monde moderne. Pouvons-nous continuer à avancer à tâtons sans prendre le temps et le recul pour analyser l’ensemble ? Or à ce jour, la seule alternative politique aux modèles anciens d’Etats lourds et dominants est proposée par la pensée libérale. L’ironie ultime, c’est de reconnaître que ceux qui se définissent comme libéraux n’ont le plus souvent qu’une connaissance très approximative (pour ne pas dire aucune) de cette pensée dont ils croient défendre les valeurs. Je perdrais tout espoir, en observant l'attachement congénital des Français à leur modèle, si la faillite ne s’annonçait pas si proche et ne promettait pas d'être si violente.

16:34 Écrit par Alternative Lib | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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