17/05/2004

Le cinéma français malade de ses aides


Le festival de Cannes, sommet mondain sur médiatisé, permet à quelques artistes sur-subventionnés (et parfois talentueux, ce qui n’est pas si fréquent) d’afficher leur soutien aux défenseurs aigris d’un régime parasitaire (parasite : organisme qui vit aux dépens d’un autre organisme et qui est souvent incapable d’une vie autonome). Ainsi voyons-nous quotidiennement le couple Jaoui-Bacri afficher devant toutes les caméras leur petit autocollant de soutien aux intermittents du spectacle avec un mépris affiché pour cette France d’en bas, forcément bourgeoise de droite, donc beauf qui n’a pas de goût pour le grand art.

Or, si l’intermittence du spectacle ne constitue en soi qu’un régime de privilège parmi les nombreux que nous entretenons discrètement en France (qui avait connaissance de ce statut que tous les salariés finançaient avant l’annulation des festivals l’été dernier ?), un autre aspect de notre monde culturel si exceptionnel s’avère vraiment choquant. Le vaste et labyrinthique domaine des aides au cinéma offre un paysage exemplaire de corruption et de dilapidation des talents artistiques. Au risque de mal décortiquer cette jungle de subventions et de réglementations, je vais tenter de vous expliquer en quoi elle aboutit, selon moi, à l’asphyxie de nos talents. Aussi sont-ils de plus en plus nombreux à partir à l’assaut de rivages plus sains.

Le cinéma français ne pèse que 2% des majors du cinéma américain, avec un financement de 750 millions d’euros. Un film français coûte en moyenne 4.7 millions d’euros avec une concentration sur les films à gros budget (>7 millions d’euros), et une multiplication des films à petit budget (< 1 million d’euros), le tout au détriment des films à moyen budget. Les deux tiers des aides proviennent de la télévision (quotas imposés), soit 55 % du financement global. Le reste, pour l’essentiel, tombe de la cagnotte du CNC alimentée par la taxe sur les billets. Ajoutons que le cinéma français ne représente que 3 % du marché européen dans cette véritable « guerre » contre l’hégémonie du « grand Satan » ! Quitte à négliger le cinéma indépendant très développé aux Etats-Unis, les grands talents qui y sont universellement reconnus, mais dans la guerre, on ne fait pas le détail.
Pourtant, nos mesures protectionnistes, réglementaires et la complexité de nos aides sont telles qu’un observateur profane aurait l’impression qu’on cherche à protéger le Saint Graal ! Le cinéma national est-il si important que tout doive être mis en œuvre pour le sauver ?En fait, personne ne s’y retrouve sinon quelques technocrates qui continuent, à nos frais, à élaborer des contraintes de distribution, des obligations diverses pour forcer à l’écran nos films bien de chez nous (exception culturelle, un vrai slogan FN !) alors que la moitié d’entre eux fait un grand flop (moins de 25 000 entrées) aux frais des contribuables qui ne s’en doutent pas.

GRANDS RESEAUX DE DISTRIBUTION
La distribution et l’exploitation des salles ont connu des difficultés structurelles auxquelles ont répondu les regroupements en grands réseaux. Les deux plus grands réseaux (UGC, Gaumont-Pathé), avec 4.4 % des établissements, possèdent 22.5 % des écrans et captent 40 % des entrées. Constatons que dans un marché en forte croissance, chaque année continue à voir 30 films emporter plus de 50 % des entrées. Si un plus grand nombre de films français que de films américains sortent chaque année sur nos écrans, ces derniers l’emportent pourtant chaque année de loin. Evidemment, nos bobos parisiens affichent régulièrement leur colère contre les distributeurs et leur préférence pour les films américains au nom de la honteuse « course aux profits » plutôt que d’accuser directement les goûts du public, manifestement plus tournés vers le commercial que vers nos films considérés officieusement comme « difficiles » ou « hors marché ». A quand la rééducation culturelle forcée ?
Or dans l’esprit de notre élite intellectuelle, cela n’est en rien dû au talent ou aux attentes des Français. Au contraire, la manipulation, l’extorsion et la tyrannie des majors américaines sont les coupables tous désignés.
Un marché à deux vitesses que rien ne semble devoir freiner serait le fruit d’un vaste complot contre des Français abrutis par la publicité largement abusive de multinationales reines de la manipulation des esprits.
Comble du paradoxe, lorsque les multiplexes proposent des films d’auteur, on les accuse de faire vile concurrence aux salles d’art et d’essai !

Il est intéressant de bien saisir que si l’exploitation en salle est le plus souvent déficitaire, au mieux fragile, 8 % du prix du billet part dans un fond de soutien géré par le CNC (les fameuses « avances sur recettes »). Le prix du billet, artificiellement augmenté, décourage les consommateurs d’aller vers les films « à risque », plus intimes ou plus audacieux au profit du pur divertissement assuré. Les abonnements développés par les grands réseaux récemment ont partiellement aboli cette contre-incitation financière. Le lobbying du CNC pour supprimer ces abonnements (certes, il perdait des billes dans l’affaire, puisque sa « taxe » s’en retrouvait plafonnée) n’a heureusement pas abouti tant le public semblait satisfait. Comme pour le prix du livre (hélas tabou), le cénacle des intellectuels parisiens n’aime pas voir le prix de la culture baisser. Est-ce si surprenant de la part d’une élite bobo auto-proclamée qui se nourrit de privilèges (et de notre argent de contribuables) ?

AVANCE SUR RECETTES : MAFIA OCCULTE
Le rapport de M. Michel Cretin, conseiller-maître à la Cour des comptes, de 1992 fait état des critiques de fond sur cette procédure: arbitraire des choix, encouragement à la production d'oeuvres sans public, influences occultes, irresponsabilité des membres de la commission protégés par l'anonymat des votes, médiocrité des choix résultant d'une procédure collective qui joue nécessairement au détriment des projets et des talents originaux...
Qu’ajouter d’autre ?

SURABONDANCE DE L’OFFRE
Alors que les Etats-Unis produisent et sortent 400 films par an sur leurs écrans pour une population de 300 millions de consommateurs, des voisins avides de ces productions et une diffusion mondiale, la France produit 200 films par an pour une diffusion essentiellement national et un public d’à peine 70 millions d’individus. La disproportion est manifeste. Il est simple de saisir que l’abondante manne de subventions tombées du ciel attire nombre d’opportunistes (de même que le régime des intermittents a doublé leur population en peu de temps).
Une loi oblige les TV à financer le cinéma français à hauteur de 3,2 % de leur chiffre d’affaire. Leur choix s’est vite porté sur les films qui correspondent à leur public de « prime time », gommant progressivement la distinction entre téléfilm et film… Après tout, un film s’amortit longtemps après son passage à l’écran, et notamment à la TV. Bref, le nivellement ne s’est pas forcément fait par le haut comme l’attendaient nos pontes éclairés.
Le CNC, lui, fait donc vivre les amis, les copains et les relations recommandées avec tant d’argent que le seul talent, difficile à discerner, n’est plus le critère décisif. Le résultat est médiocre : pire, les projets, s’en trouvant rarement rentables, n’attirent pas les investisseurs privés, frileux en l’absence de visibilité commerciale.
Ces films mal aboutis, mal ficelés, aboutissent à un autre effet pernicieux : le public, devant le risque de déception pour un film français, ne choisit d’aller en voir qu’avec des têtes d’affiche au succès établi. Le film américain, lui, attire plus naturellement. Même moyen, il offre en général un bon moment d’évasion.
Les coûts de production d’un film français augmentent artificiellement, tirés mécaniquement par l’importance de l’offre. Notamment, les rémunérations grimpent sans que le succès ni le talent ne soient à l’origine de cette inflation.
Bref, comme conclut un rapport récent du Sénat : « Sans tomber dans le malthusianisme, force est de constater qu'il existe une limite pratique et non seulement financière, à la production cinématographique française, dont il y a tout lieu de se demander, si, s'agissant du nombre des films produits, elle n'a pas été atteinte, voire dépassée, par les chiffres exceptionnels des années 2001 et 2002 ».

Plutôt que de rechercher un affrontement avec les différents types de cinéma (tous réunis dans le même sac en général) d’Outre-Atlantique, pourquoi ne pas laisser les alliances européennes se développer sans les contraintes actuelles imposées par la politique de subventions ? Plutôt que de créer une nouvelle taxe sur les DVD, sur le pop corn ou sur je ne sais quoi, plutôt que de chercher à rationaliser cette usine à gaz condamnée, pourquoi ne pas tout simplement supprimer le CNC, la taxe sur les billets et l’obligation des chaînes de télévision de financer le cinéma national ? Le plus simple ne serait-il pas d’inciter fiscalement le travail des Soficas, le mécénat des fondations d’aide au cinéma ? Pourquoi ne pas laisser les talents se distinguer reconnus naturellement, grâce au marché, et laisser dépérir les canards boiteux ? Si l'offre se réduit quantitativement selon les règles du marché, chaque segment trouvera naturellement sa place avec une visibilité suffisante pour attirer les investisseurs sélectifs. Laissons enfin vivre le cinéma !

19:17 Écrit par Alternative Lib | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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