16/08/2004

L'art aux cochons !


Notre ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, semble vouloir traiter avec fermeté de grave défaillances généralisées dans la gestion de notre patrimoine mobilier par l’Etat. Nous savions qu’une œuvre monumentale de Niki de Saint Phalle appartenant au Musée National d’Art Moderne Pompidou, haute de 3 mètres et pesant une tonne, pouvait disparaître sans laisser de traces (fin 2000). Mais aujourd’hui, le contribuable apprend que ce sont plus de quinze mille pièces qui manquent à l’appel au sein des cinq institutions publiques de conservation : l'Etat, le Mobilier national, le Fonds national d'art contemporain (le Fnac), le Musée national d'art moderne du Centre Pompidou et l'Union centrale des arts décoratifs (l'Ucad); et qui occupent préfectures, musées, palais de justice ou mairies mais aussi ambassades, universités et grandes écoles...

L'affaire qui fait la une de la presse aujourd’hui, a démarré en 2000 lorsque des disparitions répétées de manuscrits anciens dans les réserves de la Rue de Richelieu alertent la direction de l'établissement public. Une longue et patiente enquête aboutit lors de la vente, en 2003 chez Christie's à New York, d'une bible du XIVe siècle. Le conservateur en chef au département des manuscrits hébraïques et fils de résistant, vice-président du conseil d'administration de l'OSE (OEuvre de secours aux enfants), Michel Garel, a avoué être l'auteur de ce vol qui lui aurait rapporté la coquette somme de 300 000 euros.
Mais le pire consiste en la mutilation irréversible de nombreux manuscrits des XIIIe, XIVe et XVe siècles aux pages simplement arrachées pour être vendues séparément.

Une vaste opération de «récolement» (recensement des oeuvres d'art) permit d’estimer les œuvres manquantes à la Bibliothèque Nationale à dix mille, soit 10 % du catalogue répertorié. Sur les 67 000 recensées par la Direction des musées de France, plus de 5 000 restent inexplicablement absentes. Le record est détenu par le Mobilier national, qui comptabilise le nombre le plus important de disparitions : 2 300 sur 9 600 oeuvres inventoriées !

L’absence des oeuvres s’explique souvent par un sinistre… officiellement du moins. Ainsi la Nana perdue de Nikki de Saint Phalle fut-elle déclarée « détruite par erreur » lors de son stockage au milieu des cinquante mille œuvres de Pompidou stockées ainsi. Le personnel de transport et de stockage a bon dos.Dans le même registre, on a retrouvé récemment un tableau du Dominiquin qui avait disparu des collections nationales depuis vingt ans. Il avait été déposé au musée de Toul, où le récolement avait constaté son absence des réserves. La mairie avait conclu à sa destruction lors de l'incendie qui avait ravagé le musée en 1939. Pourtant, un expert anglais affirmait l'avoir vu depuis cette époque. On a fini par apprendre, grâce à une indiscrétion, que le tableau était détenu dans une collection privée. Sur la pression de la commission, le musée de Toul a porté plainte et une enquête a été ouverte. Cette dernière a bien confirmé la présence de cette peinture chez un collectionneur qui prétendait l'avoir achetée dans une brocante. Les policiers ont d'ailleurs eu la surprise de découvrir, accrochée au mur, une autre toile qui avait disparu, elle, du musée municipal. Compte tenu de l'ancienneté des faits, aucune poursuite n'a été lancée.Ici, sur 160 oeuvres déposées par l'Etat à Rodez, douze sont restées introuvables. Là où des cinquante pièces de grands céramistes Art nouveau prêtées en 1912 à l'université de Lille, seulement deux ont été retrouvées. Un millier d'oeuvres se sont «égarées» lors de déménagements entre les bureaux du ministère de la Culture. Le mobilier de Jean Royère qui a décoré un grand nombre de ministères et d'ambassades dans les années 30, après avoir connu une période de désaffection (entendez littéralement : « à la cave ! »), se retrouve aujourd’hui dans les magasins d'antiquités.

«Il n'y a pas eu vol ! Mais, tout simplement, un malentendu, persiste à déclarer Jean-Pierre Bady Conseiller maître à la Cour des comptes. Une peinture, un meuble ou un objet ne plaisent pas au nouvel arrivant d'une institution, au moment d'un changement de pouvoir. Il le cède alors à un collaborateur qui s'octroie des droits sur la chose, en ignorant souvent que les oeuvres d'art de l'Etat sont inaliénables et leur propriété imprescriptible.» Quand on a fait l’ENA, on n’a pas le temps d’apprendre ce genre de détail mesquin.

Pouvons-nous continuer à feindre l'ignorance devant des choses anciennes qui atteignent souvent des prix records dans les ventes aux enchères ? D’autant que les indélicatesses, lorsqu’elles sont constatées, n’ont quasiment jamais de suite. La tentation serait-elle trop grande pour les familiers de ces institutions, dévoués au « Bien Public » et qui reçoivent souvent des dons sans avoir même le temps de les inscrire aux inventaires (ce qui est bien compréhensible avec des emplois du temps aussi chargés !) ? En tout cas, sans aller jusqu’à voir directement chez nos hommes politiques et hauts fonctionnaires, les catalogues de vente (hors de France, tout de même) de Christie, Sotheby's sont souvent, déjà, pleins de surprises.

10:43 Écrit par Alternative Lib | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Ces pratiques, ne sont pas seulement le fait de fonctionnaires indélicats mais elles impliquent parfois des syndicats. Au milieu des années 80 un tel pillage avait eu lieu dans les collections de l'Hôtel des Monnaies à Paris. Un lot important de monnaies antiques en or avait disparu, la nouvelle conservatrice avait mené son enquête et avait découvert le pot aux roses. Une campagne de harcèlement habilement pratiquée tant sur son lieu de travail qu'à son domicile eut raison de ses nerfs et les autorités enterrèrent l'affaire, heureuses d'acheter la paix sociale à si bon prix. Quant à la victime elle quitta son poste pour un établissement de repos puis une mutation provinciale plus calme et moins prestigieuse où tout le monde l'oublia bien vite.

Écrit par : Harald | 17/08/2004

Les commentaires sont fermés.